Plateformes et apps
Super-applications locales : la ville de 15 minutes catalyse un nouveau paradigme de l'économie de plateforme
Le modèle de super-application locale, qui fusionne le concept de ville de 15 minutes avec une plateforme numérique et est mené par le secteur public, explore de nouvelles voies pour une économie numérique urbaine durable et inclusive.
导语
Dans la vague de l'économie numérique mondiale, les super-applications sont devenues la forme la plus typique de l'économie de plateforme. De WeChat à Uber, ces applications intègrent dans une même interface de multiples services tels que les réseaux sociaux, les paiements, la mobilité et la livraison, construisant de solides barrières à l'entrée grâce aux effets de réseau. Cependant, lorsque ces super-applications sont guidées par la maximisation du profit, les tensions avec les objectifs de développement urbain durable deviennent de plus en plus évidentes. En mai 2024, un article universitaire publié dans *Frontiers in Sustainable Cities* a proposé une vision disruptive : des « super-applications locales » (Local Super Apps) pilotées par le secteur public, intégrant profondément le concept de ville du quart d'heure (15-minute City) et la mobilité en tant que fonctionnalité (Mobility-as-a-Feature, MaaF), offrant ainsi une nouvelle voie pour la gouvernance urbaine et l'économie de plateforme à l'ère numérique. L'étude a également exploré, à travers une enquête auprès de 1019 répondants, les préférences du public pour des services intégrés. Ce concept ne concerne pas seulement la conception des villes intelligentes, il redéfinira également les modèles économiques, la logique concurrentielle et les paradigmes de gouvernance des données de l'économie de plateforme.
L'expansion plateformique des super-applications
Les super-applications ne sont pas un phénomène nouveau. En Asie, des plateformes sociales comme WeChat, KakaoTalk et LINE sont depuis longtemps devenues des portes d'entrée de la vie numérique intégrant communication, paiement, achats et mobilité. Dans le secteur de la mobilité, les trajectoires d'expansion d'entreprises telles qu'Uber, Bolt, Grab et Didi présentent également des caractéristiques de « plateformisation » marquées. Ces entreprises, initialement spécialisées dans les services de VTC, ont depuis étendu leurs activités à la livraison de repas, à la logistique de fret, aux services financiers et même à la réservation de voyages. Hensher et Hietanen qualifient cette tendance de « mobilité en tant que fonctionnalité » (MaaF), c'est-à-dire dépasser un mode de transport unique pour intégrer un plus large éventail de services de la vie quotidienne dans les plateformes de mobilité.
D'un point de vue logique commerciale, cette expansion est inévitable. Les actifs essentiels des entreprises de plateformes sont le trafic d'utilisateurs et les données de transaction. En élargissant les scénarios de services, elles peuvent accroître la fidélité des utilisateurs, réduire les coûts d'acquisition de clients et maximiser la valeur des données grâce à la vente croisée. Cependant, ce modèle de super-applications dominé par le capital privé suscite également de nombreuses inquiétudes. Les auteurs de l'article soulignent que la conception des services des plateformes existantes s'adresse souvent aux jeunes citadins, négligeant les besoins des personnes âgées, des personnes handicapées et des habitants des zones reculées. Plus important encore, les plateformes motivées par le profit peuvent induire des besoins de déplacement superflus, aggraver la congestion et les émissions de carbone, à contre-courant des principes de faible émission de carbone et de proximité prônés par la ville du quart d'heure.
La fusion de la ville du quart d'heure et du MaaSLe concept de la ville du quart d’heure, proposé par Carlos Moreno en 2016, souligne que les habitants urbains devraient avoir accès aux services quotidiens — achats, santé, éducation, loisirs — dans un rayon de 15 minutes à pied ou à vélo. Cette idée a été largement médiatisée après la pandémie de Covid-19 et est devenue un cadre important pour les villes résilientes et l’urbanisme durable. Parallèlement, la mobilité en tant que service (MaaS) tente d’offrir une expérience de déplacement fluide en intégrant plusieurs modes de transport, comme les transports publics, le vélo en libre-service et les VTC. Cependant, les résultats de la MaaS ne sont pas à la hauteur des attentes : la faillite de l’entreprise phare MaaS Global montre qu’il est difficile de maintenir un modèle économique durable en s’appuyant uniquement sur les mécanismes du marché et le paiement par les utilisateurs.
L’innovation centrale de l’article consiste à proposer de combiner MaaF avec la ville du quart d’heure pour construire un modèle de « super-application locale ». Ce modèle envisage que, dans un rayon de 15 minutes à pied ou à vélo, les habitants puissent répondre à tous leurs besoins quotidiens à partir d’une seule application : prendre rendez-vous à la clinique de quartier, acheter des produits d’épicerie au supermarché, commander un repas à livrer, réserver une séance de cinéma, planifier et payer un trajet en vélo partagé ou en bus. Autrement dit, la plateforme numérique n’est plus seulement un assemblage de services virtuels ; elle est étroitement couplée à l’espace urbain physique, formant un quartier de vie communautaire intégrant en ligne et hors ligne.
Super-application locale : un nouveau paradigme de plateforme axé sur la valeur publique
Contrairement aux super-applications mondiales qui recherchent l’expansion à grande échelle, la super-application locale met l’accent sur « l’encastrement » et le « caractère public ». L’article soutient que ce type d’application devrait être développé et supervisé principalement par les gouvernements locaux ou les institutions publiques, afin que ses objectifs de service soient alignés sur les politiques de transport urbain et les objectifs de développement durable. Ce modèle ascendant peut mieux répondre aux besoins spécifiques des communautés locales et, grâce à des subventions publiques et des mécanismes d’incitation, couvrir les populations vulnérables et les zones éloignées, réduisant ainsi la fracture numérique.
Du point de vue de l’économie numérique, l’émergence d’une super-application locale pourrait changer la logique fondamentale de l’économie de plateforme. Les plateformes traditionnelles s’appuient sur les effets de réseau transrégionaux pour que le gagnant rafle tout, tandis que les applications locales tirent parti de la proximité géographique et de la confiance communautaire pour construire leurs avantages. Par exemple, les petits commerces de quartier peuvent obtenir, via cette plateforme, une visibilité numérique équivalente à celle des grandes chaînes, ce qui peut dynamiser l’économie locale. Dans le même temps, les données de déplacement et de consommation accumulées par la plateforme deviendront des ressources publiques urbaines, et non des actifs privés d’entreprises.
Observation du modèle économique : de l’extraction de profits à la valeur sociale
En termes de modèle économique, la super-application locale doit résoudre le problème de la viabilité opérationnelle. L’article ne propose pas de solution aboutie, mais indique qu’il est possible d’atteindre l’équilibre financier grâce aux subventions publiques, à la tarification des services, à l’économie de partage, etc. Plus important encore, sa réussite ne devrait pas être mesurée uniquement à l’aune du rendement commercial, mais devrait avoir pour indicateurs clés les bénéfices environnementaux, l’inclusion sociale et la qualité des services. Cela ouvre un nouveau champ de recherche pour l’économie des plateformes : comment concevoir des mécanismes d’incitation sous la contrainte de la valeur publique.Une voie potentielle est le modèle hybride « plateforme publique + services privés ». L'infrastructure de la plateforme appartient au secteur public, offrant des interfaces API ouvertes, permettant à des fournisseurs de services tiers de s'y connecter ; tandis que la livraison concrète de biens, les consultations médicales, etc., peuvent être assurées par des entreprises privées. Ce modèle peut à la fois tirer parti du rôle de coordination du secteur public et préserver la vitalité d'innovation du marché. Parallèlement, l'utilisation d'algorithmes d'intelligence artificielle pour l'allocation des ressources et la prévision de la demande peut améliorer considérablement l'efficacité opérationnelle, fournissant un soutien technique pour la réalisation d'objectifs durables.
Concurrence sur le marché et impact sur l'écosystème
La promotion des super-applications locales aura un impact profond sur la structure du marché des plateformes existantes de mobilité et de services de vie. Premièrement, les plateformes mondialisées telles qu'Uber et Bolt pourraient subir des pressions concurrentielles de la part des plateformes publiques. Étant donné que les plateformes publiques bénéficient d'un soutien politique et de la confiance du public, leurs coûts de service peuvent être plus faibles, en particulier dans les domaines « non lucratifs » tels que les correspondances de transport public et les vélos en libre-service. Deuxièmement, les petites et moyennes entreprises locales seront les principales bénéficiaires, car la plateforme abaisse le seuil numérique pour atteindre les utilisateurs et leur offre un pouvoir de négociation collectif capable de rivaliser avec les grandes plateformes.
Cependant, des défis subsistent également. Les plateformes dominées par le secteur public peuvent être entravées par le système bureaucratique et innover plus lentement ; la sécurité des données et la protection de la vie privée nécessitent également une conception institutionnelle plus prudente. De plus, en l'absence d'une masse critique d'utilisateurs, l'effet de réseau de la plateforme peut difficilement se former, et elle pourrait tomber dans le piège de la « ville fantôme ». Par conséquent, la manière de trouver un équilibre entre la gouvernance publique et l'efficacité du marché sera la clé des pratiques futures.
Données et régulation : la nouvelle frontière de la gouvernance numérique
Le concept de super-applications locales coïncide avec un tournant du renforcement de la régulation numérique mondiale. Le Digital Markets Act (DMA) et le Digital Services Act (DSA) de l'UE visent à restreindre le pouvoir de marché des grandes plateformes en ligne, à promouvoir l'interopérabilité des données et une concurrence équitable. L'article souligne en particulier que les super-applications locales, contrôlées par le secteur public, sont naturellement conformes à l'esprit des réglementations susmentionnées et contribuent à la réalisation de la souveraineté des données. Ce modèle accroît considérablement la transparence de la propriété et de l'utilisation des données, ce qui évite que les plateformes privées n'utilisent leurs avantages en matière de données pour adopter des comportements monopolistiques.
Plus important encore, ce modèle pourrait devenir un banc d'essai pour la régulation des flux de données transfrontaliers. Dans l'UE, les transferts transfrontaliers de données sont strictement limités. En localisant le stockage et le traitement des données, les super-applications locales peuvent réduire les risques de conformité. Dans le même temps, elles offrent un exemple pour la construction d'espaces de données à l'échelle urbaine, permettant que les données relatives aux transports, à la consommation, à la santé, etc., soient utilisées en toute sécurité pour les décisions publiques, sous réserve de la protection de la vie privée.
Perspectives des tendances mondiales : la voie de la plateformisation des villes intelligentes
Les super-applications locales ne sont pas une idée académique isolée. Plusieurs villes à travers le monde ont déjà commencé à expérimenter des pratiques similaires ; par exemple, l'application Whim à Helsinki, bien qu'elle n'ait pas rencontré le succès, offre des leçons dont il convient de s'inspirer. Les auteurs de l'article estiment qu'à long terme, ce modèle pourrait favoriser l'émergence de « villes-plateformes », faisant de l'infrastructure numérique une partie des biens publics urbains. Dans ce processus, l'intégration de la commercialisation de l'IA et de l'économie de plateforme deviendra plus étroite, mais l'orientation passera de « l'exploitation de l'attention des utilisateurs » à « l'amélioration de la qualité de vie ».Pour les entreprises chinoises, Tencent, Alibaba, ByteDance, etc. ont déjà accumulé une expérience éprouvée dans le domaine des super-applications. En combinant cette expérience avec des enjeux tels que la ville du quart d'heure et la ville intelligente, il est peut-être possible d'ouvrir de nouveaux espaces de coopération dans la transformation numérique des villes à l'échelle mondiale. Dans le même temps, les gouvernements locaux peuvent également s'inspirer de ce modèle pour développer des plateformes locales de services publics numériques, afin de répondre aux défis du vieillissement démographique et de l'insuffisance des services communautaires.
DigitalEcoNews Insight
L'émergence du concept de super-application locale constitue, par essence, une réflexion sur la « tragédie des biens communs » de l'économie de plateforme. Lorsqu'une minorité de géants technologiques contrôle l'infrastructure numérique, sa logique de recherche du profit peut éroder l'équité sociale et la durabilité. Or, une plateforme locale pilotée par le secteur public, en plaçant les données et les algorithmes sous la supervision du public, redéfinit la frontière entre profit et valeur. Cette idée ne s'oppose pas à l'économie de plateforme ; elle vise plutôt à faire mûrir le système de gouvernance des plateformes. Pour les entreprises, cela signifie qu'à l'avenir, la concurrence ne se limitera plus à la taille et à la vitesse, mais dépendra de la capacité à générer des bénéfices partagés avec les villes et les communautés. Pour les gestionnaires urbains, cela offre une voie concrète pour aligner la stratégie numérique sur les objectifs climatiques. Nous devons suivre de près cette tendance, car elle pourrait devenir l'une des innovations institutionnelles les plus profondes de l'économie numérique de la prochaine décennie.
(Source d'information : https://www.frontiersin.org/journals/sustainable-cities/articles/10.3389/frsc.2024.1404105/full)
Note d’usage · digitalecononews
digitalecononews replace cette note dans Digital Economy News publie des analyses et des briefings multilingues. (les Source URLs doivent être ouverts avant de reprendre le résumé). Marchés numériques / Économie de l’IA / Plateformes et apps explique l'angle éditorial local; dates, noms et changements de statut restent à vérifier.