Plateformes et apps

Super-applications locales : comment l'intégration des villes de 15 minutes et des plateformes numériques redéfinira-t-elle l'économie numérique urbaine ?

Cet article, fondé sur une recherche académique, analyse la manière dont les super-applications locales, combinées au concept de ville du quart d'heure, intègrent les services locaux et les transports sous l'égide du secteur public, proposant ainsi un nouveau modèle pour l'économie numérique urbaine, et examine son impact sur les modèles d'affaires, le paysage concurrentiel et la régulation.

Introduction

Une étude prospective publiée par des institutions telles que le Centre aérospatial allemand (DLR) propose d’intégrer profondément le concept étendu de « mobilité en tant que service » (MaaS), à savoir la « mobilité en tant que fonctionnalité » (MaaS), avec l’idée de la « ville du quart d’heure », afin de construire une « super application locale » pilotée par le secteur public. Ce modèle ne se limite plus au transport, mais intègre dans une plateforme numérique unique les besoins quotidiens tels que le commerce local, les services publics, la culture et les loisirs, ainsi que de multiples modes de déplacement, dans le but de créer un écosystème de vie urbain durable, inclusif et efficace. Pour l’économie numérique, il ne s’agit pas seulement d’une innovation dans la forme des applications, mais cela pourrait redéfinir la frontière entre la valeur publique et les intérêts commerciaux dans l’économie de plateforme.

Contexte

Depuis son introduction en 2016, le concept de la ville du quart d’heure est devenu un paradigme majeur de l’urbanisme mondial, mettant l’accent sur l’accès des résidents aux services quotidiens dans un rayon de 15 minutes à pied ou à vélo. Parallèlement, le modèle MaaS, en intégrant les transports publics, les VTC, le vélo en libre-service et d’autres services de mobilité, cherche à réduire la dépendance à la voiture particulière. Cependant, la viabilité commerciale du MaaS est confrontée à des défis : le pionnier MaaS Global a fait faillite en 2024, révélant les difficultés de rentabilité du modèle d’intégration multimodale. De plus, les super applications existantes telles qu’Uber ou Grab se sont étendues aux services de la vie quotidienne, mais étant dominées par des entreprises privées mondialisées, elles peuvent accroître le trafic, fausser la concurrence sur le marché et aller à l’encontre des objectifs de durabilité de la ville du quart d’heure.

Dans ce contexte, les chercheurs proposent le modèle de « super application locale » : guidé par des institutions publiques ou les gouvernements locaux, développé de bas en haut en fonction des besoins de la communauté, il intègre dans une plateforme unifiée les fonctions de mobilité du MaaS et les services de la vie locale (comme les achats, la santé, les loisirs). Sa logique centrale est que les « services de proximité » dans l’espace numérique et l’« accessibilité en 15 minutes » dans l’espace physique se complètent mutuellement, maximisant ainsi l’efficacité de l’utilisation des ressources et garantissant l’équité sociale des services.

Analyse de l’économie numérique

L’émergence de la super application locale marque un changement de paradigme des plateformes numériques, passant de « centres de trafic » à des « infrastructures communautaires ». Sa signification économique se manifeste d’abord dans la valeur des données : contrairement aux super applications mondiales, la collecte de données des applications locales se concentre sur une zone géographique spécifique, permettant de refléter plus précisément les comportements de consommation de la communauté, les modes de déplacement et les besoins en services publics. Si ces données sont gérées par le secteur public, elles peuvent être utilisées pour optimiser l’urbanisme, la régulation du trafic et l’allocation des ressources publiques, formant ainsi un cercle vertueux de « gouvernance axée sur les données ».

Deuxièmement, les effets de réseau prennent une nouvelle forme dans les contextes locaux. Les super applications traditionnelles reposent sur les effets d’échelle des marchés transrégionaux, tandis que les super applications locales créent de la valeur grâce à un « effet de densité » : lorsque les commerces, les résidents et les prestataires de services d’une même communauté sont profondément connectés, les coûts de transaction diminuent considérablement et la rapidité de réponse des services augmente. Par exemple, lorsqu’un utilisateur réserve un billet de cinéma et obtient simultanément une réduction pour les transports publics, ou partage la capacité de livraison en commandant des courses, ce type de vente croisée est plus facile à réaliser dans un contexte local, car la proximité géographique réduit les coûts d’exécution.De plus, ce modèle pourrait modifier les comportements des utilisateurs. Les études indiquent que les services des plateformes existantes sont trop centrés sur les jeunes urbains, négligeant les besoins des personnes âgées et des communautés éloignées. Si elle est bien conçue, une super-app locale peut réduire la fracture numérique grâce à des interfaces simplifiées, un support multilingue et une assistance humaine, permettant à davantage de groupes de participer à l'économie numérique, élargissant ainsi la taille globale du marché et améliorant le bien-être social.

Observations sur le modèle économique

D'un point de vue commercial, les super-apps locales diffèrent fondamentalement des super-apps existantes. Le modèle actuel repose sur les commissions publicitaires, la monétisation des données et la vente croisée de services financiers, visant à maximiser les profits. En revanche, les applications locales à dominante publique privilégient l'universalité des services et la récupération des coûts, et peuvent adopter un modèle hybride « investissement public + paiement par l'utilisateur + abonnement des commerçants ». Par exemple, les services publics de base sont gratuits, les commerçants tiers paient une petite commission sur le volume des transactions, et le gouvernement subventionne en économisant les coûts d'infrastructure de transport.

Ce modèle s'inspire de l'approche d'intégration multiservices du MaaS, mais élargit la proposition de valeur de la « mobilité » aux « solutions de vie quotidienne ». Les recherches soulignent qu'une telle application peut créer une expérience « guichet unique » en intégrant la billetterie, la réservation, le paiement et d'autres fonctions, renforçant ainsi la fidélité des utilisateurs. Pour les petites et moyennes entreprises, rejoindre une super-app locale équivaut à obtenir un canal numérique à forte portée, évitant les coûts liés à la création de leur propre plateforme de commerce électronique, tout en réduisant les dépenses de livraison grâce à une logistique partagée. À long terme, les données de demande accumulées par la plateforme peuvent guider les commerçants dans l'optimisation de leur offre, développant une capacité proche du « commerce prédictif ».

Cependant, la durabilité de la rentabilité reste le plus grand défi. La faillite du MaaS nous avertit que la simple agrégation de services ne suffit pas à assurer la pérennité. Les super-apps locales doivent explorer des flux de revenus diversifiés, par exemple en facturant des services à valeur ajoutée haut de gamme, ou en encourageant la consommation verte par le biais d'un système d'échange de points d'économie d'énergie. Les chercheurs suggèrent que l'injection de fonds publics et la collaboration intersectorielle sont essentielles pour le démarrage initial, mais qu'à long terme, il est nécessaire de mettre en place un mécanisme d'autofinancement.

Analyse de la concurrence sur le marché

L'émergence des super-apps locales redessinera le paysage concurrentiel du marché des services numériques urbains. D'une part, elles seront en concurrence directe avec des plateformes mondiales telles qu'Uber, Bolt et Grab. Bien que ces plateformes aient déjà investi les services de la vie quotidienne, elles manquent de légitimité en matière de gouvernance locale et de confiance du public ; en revanche, les applications à dominante publique possèdent naturellement cette légitimité et sont plus à même d'intégrer les données municipales. D'autre part, les super-apps locales peuvent également créer des complémentarités ou des frictions avec l'écosystème des géants de la technologie. Par exemple, si l'application intègre des fonctions de paiement, elle pourrait perturber les plateformes de paiement existantes ; si elle fournit des services de cartographie et de navigation, elle chevaucherait Google Maps.

Plus intéressant encore, ce modèle pourrait donner naissance à une nouvelle « économie de plateforme publique ». Comme le montrent le Deutschlandticket de la Deutsche Bahn ou les applications de mobilité suédoises, les plateformes numériques dirigées par le gouvernement peuvent coexister avec les fournisseurs de services privés, stimulant l'innovation grâce à un modèle de « bac à sable réglementaire ». Les petites entreprises technologiques locales et les start-ups pourraient en être les bénéficiaires, car elles peuvent participer au développement de l'application sous forme de consortium, évitant ainsi d'être écrasées par les géants.Mais en même temps, si elles sont mises en œuvre de manière inappropriée, les super-applications locales pourraient devenir des instruments de protectionnisme local, excluant les prestataires extérieurs et réduisant l'efficacité de la concurrence. Dès lors, trouver un équilibre entre ouverture des interfaces et régulation publique est un enjeu que les concepteurs doivent aborder avec prudence. L'étude relie ce défi au règlement européen sur les marchés numériques et au règlement européen sur les services numériques, en soulignant que les super-applications locales doivent se conformer aux exigences d'interopérabilité afin de prévenir l'apparition de nouvelles barrières monopolistiques.

Impact des données et de la réglementation

La gouvernance des données constitue un test décisif pour les super-applications locales. En raison du volume considérable de données comportementales personnelles et d'informations géographiques sensibles qu'elles impliquent, il est nécessaire de clarifier la propriété des données, le périmètre de leur utilisation et les règles relatives aux flux transfrontaliers. L'étude souligne que les pouvoirs publics, en tant que dépositaires des données, sont davantage susceptibles de suivre les principes du Règlement général sur la protection des données (RGPD) de l'Union européenne, en appliquant la minimisation des données et la limitation des finalités. En outre, le Règlement sur l'intelligence artificielle de l'UE imposera également des exigences de transparence et d'audit pour les décisions urbaines fondées sur les données.

D'un point de vue antitrust, si les super-applications locales sont étroitement liées aux services municipaux, elles peuvent présenter un risque de « monopole public ». Les régulateurs doivent garantir la contestabilité des magasins d'applications, des interfaces de paiement et des services de transport, afin d'empêcher que des fonds publics ne faussent le marché. Les chercheurs recommandent d'adopter une architecture « API ouvertes », permettant à des services tiers de s'intégrer dans le respect des règles, ce qui préserve l'intégration de la plateforme tout en favorisant une offre diversifiée.

S'agissant des flux de données transfrontaliers, le déploiement localisé pourrait devenir une tendance : les données des applications ne seraient pas exportées vers le cloud mondial, mais stockées dans des centres nationaux ou régionaux. Cela correspond à la notion de « souveraineté numérique », mais pourrait également accroître les coûts techniques. Pour les entreprises multinationales, cela implique d'ajuster leur stratégie mondiale en matière de données afin de s'adapter à un environnement réglementaire fragmenté pour les données urbaines.

Observation des tendances mondiales

Les super-applications locales ne sont pas un phénomène isolé, mais le produit inévitable de la convergence entre l'économie numérique et le développement urbain durable. Elles s'inscrivent dans la continuité de la tendance mondiale des « super-applications », tout en déplaçant leur logique de valeur du profit commercial vers l'intérêt public. À l'avenir, avec la diffusion des technologies d'IA, ces applications pourraient devenir des points d'entrée interactifs pour les « entités urbaines intelligentes », optimisant les flux de circulation, la répartition énergétique et les interventions d'urgence grâce à l'apprentissage automatique.

Dans le même temps, ce concept est étroitement lié à la « finance embarquée » et à l'« économie des petits boulots ». Les super-applications locales peuvent intégrer des services de paiement, d'assurance et de crédit, offrant ainsi un soutien financier numérique aux micro et petites entreprises ainsi qu'aux travailleurs indépendants. Dans les pays en développement, le modèle du « saut de grenouille », qui consiste à passer directement à l'Internet mobile en contournant l'Internet fixe, rend les super-applications locales plus faciles à déployer et peut même contribuer à remédier à l'insuffisance des infrastructures.

Toutefois, les chercheurs avertissent également qu'en l'absence d'un cadre de gouvernance adéquat, les super-applications locales pourraient se transformer en outils de surveillance ou exacerber la fracture numérique. Dès lors, la tendance mondiale devrait être celle d'une « technologie qui autonomise les communautés », et non d'une « technologie qui contrôle les communautés ». Cela nécessite une co-construction par de multiples parties prenantes, incluant les gouvernements, les entreprises, le monde universitaire et la société civile.

DigitalEcoNews InsightLa valeur du concept de super application locale ne réside pas dans l'invention d'une nouvelle application, mais dans la redéfinition du rôle des plateformes numériques : passer du statut de récolteur de trafic à celui d'infrastructure de services communautaires. Cela nous indique que le prochain point de croissance de l'économie numérique pourrait se situer dans les scénarios locaux du « dernier kilomètre ». Pour les entreprises, cela signifie qu'elles doivent ajuster leur stratégie, passant de la poursuite d'une expansion illimitée à une immersion approfondie dans l'écosystème régional, en coopérant avec le secteur public pour créer une valeur partagée. Pour les décideurs politiques, l'essentiel est de concevoir des mécanismes de régulation compatibles avec les incitations, afin de stimuler l'efficacité du secteur privé tout en garantissant l'atteinte des objectifs publics. Si ce modèle réussit, il pourrait devenir une référence mondiale pour la construction de villes intelligentes et donner naissance à un tout nouveau segment de marché de « l'économie de plateformes publiques ». Nous devons suivre de près la validation de son modèle économique et ses pratiques de gouvernance, car cela déterminera si l'économie numérique peut véritablement servir un avenir urbain durable.

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  1. https://www.frontiersin.org/journals/sustainable-cities/articles/10.3389/frsc.2024.1404105/fullPrimary source

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